• The Virgin Suicides, Jeffry Eugenides (1993)


     « The week before Homecoming, in fact, she had taken the girls to a fabric store. The girls wandered amid the racks of patterns, each containing the tissue paper outline of a dream dress, but in the end it made no difference which pattern they chose. Mrs. Lisbon added an inch to the bust lines and two inches to the waist and hems, and the dresses came out as four identical shapeless sacks. »

    The Virgin Suicides, Jeffry Eugenides (1993)


    Au passage, je me demande où trouver ce genre de mocassin/sabot de la couverture.

    The Virgin Suicides, Jeffry Eugenides (1993)

    Notons l'affinité de Bonnie pour les laçages et les petites fleurs dans le film de Sofia Coppola :

    The Virgin Suicides, Jeffry Eugenides (1993)

    Des manches tulipe, comme c'est intéressant !


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  •   « Ensuite, c'était la grande importance de s'habiller, avec ses angoisses. Ne valait-il pas mieux mettre cette autre robe, l'austère plissée, ou plutôt non, la rouge, si seyante dans cet éclairage atténué ? Mais soudain surgissait la certitude que ce soir elle ne se sentirait bien que dans le petit ensemble tussor. Eh oui, un vêtement aussi c'était un état d'âme, et d'ailleurs l'autre jour il avait aimé cet ensemble, et puis ainsi elle pourrait mettre une blouse, une blouse c'était plus commode si, et on n'avait qu'à, tandis qu'avec la robe plissée si montante et qui se boutonnait dans le dos, l'idiote, c'était toute une histoire si, tandis qu'avec une blouse c'était tout simple si, et bref, les blouses ça se déboutonnait devant.

      Oh, j'adore quand, quand il, oui, me les baise longtemps, longtemps, moi fondue, eh bien vous autres, les autres, on ne vous en fait pas autant ? Et si on ne vous en fait pas autant tant pis pour vous, bisquez et ragez, moi j'adore ça, oui donc tandis qu'avec une robe qui ne se déboutonne que juste un peu dans le dos c'est gênant, il faut l'enlever, et même c'est moi qui dois l'enlever, ça fait genre chez le médecin, moi toute rouge de confusion, tandis qu'une blouse ou enfin un chemisier, je n'ai jamais su la différence, il déboutonne sans trop que je m'en aperçoive, c'est plus convenable, surtout s'il n'y a pas trop de lumière, mais tout de même si Tantlérie me, en somme je me vautre dans la féminité, tant pis, c'est comme ça. »

    Je n'ai jamais rien lu d'autre d'Albert Cohen que ces quelques pages parues dans le "Lire" d'avril 1998, mais j'étais déjà à moitié convaincue qu'un jour ou l'autre Belle du Seigneur allait m'atterrir dans les mains ; la révélation de cette ironie mordante qui frappe juste et que je ne percevais pas du tout à 13 ans (je voyais bien qu'Ariane minaudait, mais je ne percevais pas la portée générale et intemporelle de la prose; je veux dire: Ariane, blogueuse mode - voire moi-même -, même combat !) vient d'achever le travail.


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  •   Dans ce roman inspiré de la vie de Marguerite Audoux, l’orpheline Marie-Claire, naguère bergère, s’est établie à Paris et a trouvé un emploi dans un atelier de couture. Cet atelier vit une alternance de périodes creuses et périodes actives, selon les commandes des clientes. Les périodes de chômage obligent donc les ouvrières à se trouver temporairement un autre travail.

      « Depuis son retour à l’ouvrage, Bouledogue ne cessait de bougonner après ses doigts qui avaient perdu leur souplesse et la finesse du toucher :
    - Comment voulez-vous que je tienne une aiguille avec des doigts raides et durs comme cela ?
      Et elle nous montrait ses mains pleines de durillons et d’ampoules crevassées.
      Elle avait la spécialité des petits plis et des fronces dans les tissus légers et son habileté était telle qu’aucune de nous ne pouvait la remplacer.
      Lorsqu’après de longues heures de travail, un corsage de mousseline de soie sortait tout plissé de ses mains, on eût dit qu’il venait d’être fait par magie tant il gardait de fraîcheur.
      Le patron osait à peine le toucher. Il l’élevait avec précaution dans la lumière et il disait tout content :
    - Je crois bien qu’il a poussé tout seul au soleil.
      Aussi maintenant lorsque Bouledogue voyait les tissus s’accrocher et s’érailler à ses doigts, elle entrait dans de violentes colères qui finissaient par la faire pleurer.
      Mme Dalignac essayait de lui faire prendre patience. Mais Bouledogue était incapable d’avoir de la patience ; elle jurait comme un homme et maudissait le monde entier. De plus, elle ne pouvait pas dire assez combien les femmes de la fabrique s’étaient moquées de ses mains fines, en lui voyant toucher les boîtes de fer blanc qui lui écorchaient les paumes et lui cassaient les ongles.
      A l’écouter, une grande appréhension nous venait de la prochaine morte-saison, et chacune de nous disait tout haut son espoir d’éviter la fabrique. »

     Le volume d’activité varie, les désirs des clientes aussi…

     « Le patron, qui se plaignait d’une grande fatigue, s’évanouit un jour à sa machine. Cependant il reprit le travail, car il voulait terminer au plus vite le manteau de Mme Moulin.
      Mme Moulin était une très bonne cliente, mais elle changeait toujours d’idée lorsque ses vêtements étaient à moitié faits.
      Au premier essayage elle avait une joie enfantine. Tout lui plaisait, mais le lendemain elle demandait à revoir la robe. Elle la tournait et la retournait en disant d’un ton triste :
    - Je la trouve très bien. Elle sera très jolie.
      Puis toujours du même ton triste elle parlait de ses amies qui avaient des robes comme ceci et comme cela, et qui lui conseillaient de faire faire la sienne toute pareille.
      Elle soupirait d’un air si malheureux que Mme Dalignac la prenait en pitié et nous disait après son départ :
    - Mettez sa robe de côté, elle ne lui plaît pas.
      Et lorsque Mme Moulin revenait, elle riait fort en apprenant qu’on pouvait faire les changements désirés.
      Trois fois déjà on avait changé la garniture de son manteau. La veille encore, elle avait fouillé tous les dessins du patron et combiné longuement une nouvelle garniture. Le patron avait fait la moue devant l’assemblage qu’elle exigeait :
    - Je ne trouve pas ça épatant.
      Mais Mme Moulin, qui était persuadée du contraire, s’en était allée toute joyeuse.
      Aussi, malgré son extrême fatigue, le patron se dépêchait, craignant toujours de la voir arriver avec une autre idée.
      De loin en loin il s’arrêtait pendant une minute :
    - Je n’en puis plus, disait-il.
      Il essayait de se mettre en colère.
    - Que le diable emporte les femmes avec leurs broderies !
    (…)
      Mme Moulin arriva juste au moment où le patron venait de finir son manteau. Et avant que Duretour eût refermé la porte sur elle, on entendit :
    - Il n’est pas encore brodé, n’est-ce pas ?
      Et son entrée dans l’atelier fut rapide comme un coup de vent.
      Le patron lui montra le vêtement avec un peu de malice.
      Elle fit claquer ses mains l’une contre l’autre d’un air navré.
    - Oh ! quel malheur ! moi qui avait pensé à une autre garniture.
      Elle tira sur un bout de sa soutache, et sa voix timide prit de la force pour demander :
    - Est-ce que cela ne pas se défaire ?
    - Oh ! non, madame.
      Et le visage jaune du patron devint tout rouge.
      Cette fois Mme Moulin s’en retourna désolée.
    (…)
    [Mme Dalignac] reprit avec un accent plein de désir :
    - Si nous pouvions avoir la chance de ne plus faire de vêtements brodés.
      Cette chance-là ne fut pas la nôtre, au contraire. Les clientes recommandaient expressément des broderies, beaucoup de broderies. Il fallait broder et rebroder tous les costumes, qu’ils fussent de laine, de toile ou de soie. On eût dit que la broderie était la seule chose digne de parer les femmes et qu’il ne leur serait plus possible de vivre sans cela.
    - Elles sont folles, disait le patron. »

      Le roman donne à voir l’évolution de ce secteur d’activité à la fin du XIXème siècle. Les ouvrières peuvent venir passer leur temps à l’atelier même si l’on n’a pas de travail à leur confier :

      « Dès le lendemain nous étions à l’ouvrage. Mme Dalignac n’avait aucune idée du travail de confection à bon marché, et son étonnement fut grand de me voir coudre une petite robe entièrement à la machine sans bâtis ni préparation d’aucune sorte, mais son étonnement devint presque de l’épouvante quand elle vit que le gain de mes journées ne dépassait pas deux francs.
      Ce n’était pas une surprise pour moi. A mon arrivée à Paris, il m’avait fallu gagner ma vie coûte que coûte et j’avais dû accepter pour cela tous les travaux de couture qui se présentaient. C’était en confectionnant des vêtements pour les grands magasins, que j’étais devenue adroite à la machine, mais, que les vêtements fussent d’hommes, de femmes ou d’enfants, mon gain avait toujours été le même.
      J’expliquais ces choses à Mme Dalignac. Je lui appris comment certaines patronnes gagnaient gros en faisant faire hors de chez elles des centaines et des centaines de vêtements. Je lui indiquais les maisons de la rue du Sentier où l’on portait des modèles, et d’où l’on rapportait les étoffes à pleines voitures lorsque le modèle avait du succès.
      Elle m’écouta attentivement et ce nouveau travail lui apparu bientôt comme un métier où son mari pourrait s’employer sans grande fatigue. Elle réfléchissait après chaque détail qu’elle me faisait préciser, et quand elle sut que les maisons de gros payaient à date fixe et qu’elle ne serait plus obligée de présenter indéfiniment ses factures, elle décida de faire quelques jolis modèles qu’elle porta aussitôt rue du Sentier.
      Elle revint un peu attristée des prix qu’on lui avait offerts. Cependant, elle rapportait douze commandes de la maison Quibu, qu’elle coupa immédiatement. Et, au bout de la journée, nous savions que notre gain allait s’augmenter du double.
      Il nous vint un grand courage et une grande gaîté. Mme Dalignac riait de son rire frais et il me semblait entendre le patron qui disait : « Elle rit joli, ma femme. »
      La maison Quibu était une des plus importantes du Sentier. Aussi sa deuxième commande fut si grosse qu’il fallu rappeler les anciennes ouvrières et en demander de nouvelles. »


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  •   Histoire de ma vie, Georges Sand (1855)

      Dans les années 1810, Georges Sand passe une partie de son enfance avec son demi-frère Hippolyte dans le domaine de Nohant, chez sa grand-mère paternelle. On décide un jour de mettre Hippolyte en pension à Paris.

      « On lui fit donc un trousseau […] mais quelques jours avant de partir on s’avisa que pour faire cette partie d’équitation il lui fallait des bottes, car la culotte courte et les bas blancs de première communion n’étaient plus de saison.

      Une paire de bottes ! C’était depuis longtemps le rêve, l’ambition, l’idéal, le tourment du gros garçon. Il avait essayé de s’en faire avec de vieilles tiges à Deschartres et un grand morceau de cuir qu’il avait trouvé dans la remise, peut-être le tablier de quelque cabriolet réformé. Il avait travaillé quatre jours et quatre nuits, taillant, cousant, faisant tremper son cuir dans l’auge des chevaux pour l’amollir, et il avait réussi à se confectionner des chaussures informes, dignes d’un Esquimau, mais qui crevèrent le premier jour qu’il les mit. Ses vœux furent donc comblés quand le cordonnier lui apporta de véritables bottes avec fer au talon et courroies pour recevoir des éperons. Je crois que c’est la plus grande joie que j’ai vue éprouver à un mortel. Le voyage à Paris, le premier déplacement de sa vie, la course à cheval, l’idée de se séparer bientôt de Deschartres, tout cela n’était rien en comparaison du bonheur d’avoir des bottes. Lui-même met encore cette satisfaction d’enfant dans ses souvenirs au-dessus de toutes celles qu’il a goûté depuis, et il dit souvent : «  Les premières amours ? Je crois bien ! Les miennes ont eu pour objet une paire de bottes, et je vous réponds que je me suis trouvé heureux et fier ! »

      C’étaient des bottes à la hussarde, selon la mode d’alors, et on les portait par-dessus le pantalon plus ou moins collant. Je les vois encore, car mon frère me les fit tant admirer et tant regarder, bon gré, mal gré, que j’en fus obsédée jusqu’à en rêver la nuit. Il les mit la veille du départ et ne les quitta plus qu’à Paris, car il se coucha avec. Mais il ne put dormir, tant il craignait, non que ses bottes vinssent à déchirer ses draps de lit, mais que ses draps de lits n’enlevassent le brillant de ses bottes. Il se releva donc sur le minuit et vint dans ma chambre pour les examiner à la clarté du feu qui brillait encore dans la cheminée. Ma bonne, qui couchait dans un cabinet voisin, voulut le renvoyer, ce fut impossible. Il me réveilla pour me montrer ses bottes, puis s’assit devant le feu, ne voulant pas dormir, car c’eût été perdre pour quelques instants le sentiment de son bonheur. Pourtant le sommeil vainquit cette ivresse, et quand ma bonne m’éveilla pour partir, nous vîmes Hippolyte qui s’était laissé glisser par terre et qui dormait sur le carreau, devant la cheminée. »

     

      Un enfant de la terre, Laura Ingalls Wilder, 1933

      Dans ce roman, l’auteur retrace la vie pendant la dixième année (vers 1867) de son futur mari, Almanzo Wilder, qui grandit dans une ferme de l’état de New York. La tournée du cordonnier l’amène une fois par an, à l’automne, dans la ferme des Wilder.

     « Puis le cordonnier demanda à père par quoi il fallait commencer.
      Père lui répondit :
    - Je pense qu’il vaut mieux commencer par faire des bottes à Almanzo.
      Almanzo n’en croyait pas ses oreilles : il y avait si longtemps qu’il désirait posséder des bottes ! Il s’était résigné à la pensée qu’il lui faudrait porter des mocassins jusqu’à l’âge où ses pieds ne grandiraient plus si vite.
      - Tu gâtes trop cet enfant, James, protesta Mère.
      Mais Père affirma :
      - Il est assez grand, maintenant, pour porter des bottes.
      Almanzo brûlait de voir le cordonnier commencer.

      En premier lieu, le cordonnier s’en fut examiner tout le bois du bûcher. Il cherchait un morceau d’érable parfaitement sec, dont la texture serait fine et la veinure, bien droite. Quand il l’eut trouvé, il sortit une petite scie et découpa deux planchettes. L’une avait exactement 25 millimètres d’épaisseur. L’autre en avait tout juste la moitié. Il les mesura et les équarrit.
      Il emporta les planchettes à son banc, s’y assit et ouvrit sa caisse à outils. Elle était divisée en petits compartiments dans lesquels tout son matériel était soigneusement réparti.
      Le cordonnier posa la plus épaisse des planchettes d’érable devant lui, sur le banc. Il prit un long couteau pointu et stria finement toute la surface de la planchette. Il tourna alors cette dernière dans l’autre sens et recommença à la couvrir de petits sillons parallèles, créant ainsi de minuscules arêtes saillantes.
      Il fit alors peser la lame d’un mince couteau droit dans le creux qui séparait deux stries et asséna de petits coups de marteau sur le manche. Une mince bande de bois se détacha : elle était entaillée à intervalles réguliers tout au long d’un de ses côtés. Le cordonnier déplaça le couteau, puis donna des coups de marteau jusqu’à ce qu’il eût découpé tout le bois en bande. Prenant ensuite une bande par l’une de ses extrémités, il engagea le couteau dans les entailles et frappa. Chaque fois qu’il donnait un coup sec, une cheville se détachait. Toutes ces chevilles carrées mesuraient 3 millimètres d’épaisseur sur 25 millimètres de long et s’achevaient en pointe.
      Il prépara d’autres chevilles avec la seconde plaquette d’érable : celles là n’avaient que douze millimètres et demi de long.

      Le cordonnier était prêt, à présent, à prendre les mesures d’Almanzo.
      Almanzo enleva ses mocassins et ses chaussettes. Il fit porter le poids de ses pieds, l’un après l’autre, sur des morceaux de papier, tandis que le cordonnier en traçait les contours avec un gros crayon. Le cordonnier prit alors les mensurations de chaque pied en tous sens et nota ces chiffres sur le patron.
      Comme il n’avait plus besoin d’Almanzo, ce dernier s’en fut aider Père à décortiquer le maïs. (…)
      Ce jour-là, le cordonnier avait paré deux formes de bois aux mesures précises des pieds d’Almanzo. Elles reposaient, à l’envers, sur un haut pied qui faisait partie de son banc. Par la suite, il les détacherait en deux parties.

      Le lendemain matin, le cordonnier tailla des semelles dans la partie épaisse du milieu d’une peau et des semelles premières dans le cuir mince des bords. Il découpa les empeignes et les tiges dans le cuir le plus souple. C’est alors qu’il entreprit d’empoisser son fil.
      De la main droite, il tira une longueur de fil de lin sur le tampon de poix noire de cordonnier qu’il tenait dans sa main gauche, puis il enroula le fil sous sa main droite, en travaillant sur l’avant de son tablier de cuir. Il le tira et l’enroula une seconde fois. La poix grinçait et le bras du cordonnier faisait des moulinets de l’extérieur vers l’intérieur, de l’extérieur vers l’intérieur, jusqu’au moment où le fil fut noir et luisant, raidi par la poix.
      Il posa ensuite une rude soie de porc contre chaque extrémité du fil. Il les enduisit de poix, les roula entre ses doigts et recommença l’opération jusqu’à ce que les soies fussent bien empoissées au fil.

      Il était enfin prêt à coudre. Il rassembla les pièces qui allaient constituer le dessus d’une des bottes et les pinça dans un étau. Les bords, tournés vers le haut, se trouvaient ainsi complètement soudés l’un contre l’autre, sans le moindre pli. Armé de son alène, le cordonnier perça un trou à travers les épaisseurs. Il fit passer les deux soies de porc dans le trou, en présentant chacune de part et d’autre, puis il tira le fil avec vigueur. Il perça ensuite un second trou, y fit passer les deux soies en sens inverse et tira à nouveau, jusqu’au moment où le fil empoissé eût disparu dans le cuir : il venait de faire le tout premier point.
      - Voilà ce que j’appelle une couture ! fit-il remarquer à Almanzo. Tu n’auras pas les pieds mouillés dans mes bottes, même si tu patauges dans l’eau. Je n’ai encore jamais fait une couture par laquelle l’eau pouvait s’infiltrer.
      Point après point, il cousit toutes les tiges. Quand celles-ci furent prêtes, il mit les semelles à tremper toute une nuit dans l’eau.

      Le lendemain matin, il installa l’une des formes à l’envers sur son pied de cordonnier, afin de poser la première de cuir. Il fit glisser la tige d’une des bottes de manière à pouvoir rabattre les bords sur la semelle première. Il recouvrit enfin le tout de la semelle épaisse. La botte avait maintenant son aspect définitif, la tête en bas, sur la  forme.
      Le cordonnier perça ensuite des trous avec son alène tout autour du bord de la semelle. Dans chacun de ces trous, il fit pénétrer l’une des petites chevilles d’érable. Il prépara un talon de cuir épais qu’il joignit au reste avec les longues chevilles. La botte était pratiquement terminée.
      Les semelles mouillées furent mises à sécher toute la nuit. Au matin, le cordonnier retira les formes. A l’aide d’une râpe, il usa le haut des chevilles qui dépassaient encore à l’intérieur.

      Almanzo essaya ses bottes. Elles lui allaient à merveille et ses talons faisaient sonner le plancher de la cuisine de façon magnifique. »


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  • Comme ça fait plusieurs jours qu'il n'y a plus que des pièces oranges dans le fond de mon porte-monnaie, et que j'attends avec une impatience tout juste contenue de savoir si ma nouvelle patronne parisienne est du genre à payer plutôt le 1er ou plutôt le 15 du mois, voici un extrait de circonstance :

    Dans les années 1920, après avoir connu la dèche à Paris, le narrateur va tenter sa chance à Londres. Il se trouve obligé de patienter quelques semaines pour un poste qu'il escomptait.

    « J’allais plutôt laisser toutes mes affaires à la consigne de la gare, à l’exception de mon complet numéro deux, que je pourrais troquer contre des effets bon marché, avec une chance raisonnable de gagner un livre dans la transaction. Si je devais vivre un mois avec trente shillings, mieux valait porter de mauvais vêtements – en fait, le pire serait le mieux. »

    Il se rend donc dans un quartier pauvre de Londres pourvu de nombreux fripiers, Lambeth, et n’obtient qu’un shilling en échange de quelques vêtements crasseux.

    « J’héritai ainsi d’un veston qui avait dû un jour être marron foncé, d’un pantalon de coutil noir, d’un cache-nez et d’une casquette de drap. J’avais gardé ma chemise, mes chaussettes et mes souliers, et il me restait en poche un peigne et un rasoir. Cela faisait une drôle d’impression de se retrouver ainsi accoutré. Il m’était déjà arrivé d’être habillé à la diable, mais jamais à ce point. Ces hardes ne se contentaient pas d’être sales et informes : il y avait aussi en elles, comment dire, une sorte d’inélégance intrinsèque, une patine à base de vieille crasse qui allait infiniment au-delà de l’élimé ou de la tenue négligée. C’était le genre de frusque qu’on voit sur le dos d’un marchand de lacet ou d’un chemineau ; Dans l’heure qui suivit, à Lambeth, je vis venir vers moi un pauvre hère aux allures de chien battu, un vagabond selon toute apparence. Et aussitôt après, je m’aperçus que c’était moi-même, ou plus exactement mon reflet dans une vitrine, que je voyais ; La saleté s’était déjà incrustée sur mon visage. La saleté choisit ses victimes : elle vous laisse en paix tant que vous êtes bien habillé, mais sitôt que vous n’avez plus de faux-col, elle s’abat sur vous de toutes parts.

    Je continuai à errer dans les rues jusqu’à une heure tardive, marchant toujours. Habillé comme je l’étais, je redoutais confusément d’être arrêté pour vagabondage, et je n’osais pas adresser la parole à des inconnus, de peur qu’on ne remarque un hiatus entre ma mise et mon élocution. (Je devais par la suite me rendre compte à quelle point cette crainte était vaine.) En changeant de vêtements, j’étais passé sans transition d’un monde dans un autre. Tous les comportements étaient soudain bouleversés. J’aidai ainsi un marchand ambulant à relever sa baladeuse renversée ; « Merci, mon pote ! », me dit-il avec un grand sourire. Jusqu’ici, personne ne m’avait jamais appelé mon pote : c’était un effet direct de ma métamorphose vestimentaire. Je découvris aussi à quel point l’attitude des femmes varie selon ce qu’on a sur le dos. Croisant un homme mal habillé, une femme réagit par une sorte de frisson traduisant une répulsion comparable à celle que pourrait lui inspirer la vue d’un chat crevé. Tel est le pouvoir du vêtement. Habillé en clochard, il est très difficile, tout du moins au début, de ne pas éprouver le sentiment d’une déchéance. C’est le même genre de honte, irrationnelle mais très réelle, qui vous prend, je suppose, quand vous passez votre première nuit en prison. »

     


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